En pleine campagne présidentielle, les sondages sont légion et il ne se passe pratiquement pas un jour sans nouveau sondage depuis février. Pourtant, les récentes élections américaines, ou encore le Brexit, ont montré que les sondages semblent peu efficaces pour prédire le résultat d'un vote. Jean-Luc Mélenchon propose de mieux encadrer ces enquêtes d'opinion et de les interdire à l'approche d'une élection. Quels sont ainsi les problèmes des sondages qui justifieraient leur interdiction et à quoi servent-ils aujourd'hui ?
Des sondages pertinents et utiles
Lorsque l'on observe les sondages politiques réalisés ces dernières années, il semble qu'ils soient globalement pertinents et prédictifs de ce qui se produira lors du vote. Comme le rappelait le Nouvel Obs en 2012, les sondages ont, la plupart du temps, prédit la bonne réponse... dans le cas où les sondés ont répondu honnêtement.
C'est ainsi la principale limite de l'enquête d'opinion : la raison pour laquelle l'estimation des votes favorables à Jean-Marie Le Pen ont systématiquement été plus bas que la réalité, le sondé doit oser avouer sa préférence. En dehors de cette limite, les sondages sont donc pertinents pour toute personne souhaitant savoir si le déroulement de l'élection sera favorable à ses idées (ou s'il est temps de se reconvertir en prosélyte auprès de ses voisins)
Utiles pour qui sait s'en servir
La principale critique que l'on peut opposer aux sondages est leur interaction avec le biais de conformité. Ce biais cognitif incite l'individu à suivre l'avis majoritaire de la société qui l'entoure. Initialement utile pour augmenter ses chances de survie en améliorant son intégration au groupe, ce réflexe de conformité devient le pire adversaire du citoyen qui croise un sondage en période électorale.
Il n'est du coup pas étonnant que, connaissant l'existence de ce biais, certains individus soient tentés de manipuler le résultat des sondages pour orienter l'opinion d'autrui vers le choix qui les intéresse. La parfaite illustration de ce comportement était chez BFM après le débat qui a opposé 5 des 11 candidats à l'élection. BFM était ainsi la seule chaîne où le sondage présente Emmanuel Macron comme le candidat le plus convaincant.
Si l'on peut remarquer que le sondage suivait des méthodes d'enquête peu recommandables (uniquement un sous-groupe d'un ensemble représentatif ayant répondu), reste que celui-ci, présenté à la télévision, conserve son effet d'influence sur les téléspectateurs. Dans ce contexte, on comprend mieux l'inquiétude de Mélenchon vis-à-vis de la pratique sondagière.
Finalement anti-démocratique
Pire encore que la conformité, le sondage peut véritablement permettre de nier le débat démocratique. L'appel au vote utile, lorsqu'un candidat à l'élection est considéré comme dangereux par une partie de la classe politique, est l'illustration d'un autre danger des sondages : ils facilitent l'utilisation de la démagogie.
En effet, et nous le constatons actuellement, de nombreuses personnalités politiques se réunissent derrière Macron parce que "lui seul peut faire barrage à la montée du Front National". Or, à partir de l'instant où cette idée de vote barrage surgit, le programme politique d'un candidat n'a plus lieu d'être évalué, le vote utile étant la seule règle importante.
De plus, la notion de vote utile incite à ne voter que pour les candidats qui ont une chance d'accéder au second tour. Les médias cherchant à obtenir l'attention des citoyens seront ainsi tentés de focaliser leurs émissions sur ces candidats porteurs d'audimat au risque de fausser le cours de l'élection. Le débat à 5 organisé pour la présidentielle illustre bien ce problème. Du point de vue de la démocratie, les idées des 11 candidats ont la même valeur. Or, parce que les sondages indiquent 5 candidats plus importants, ils sont mis en évidence et deviennent les décideurs des thèmes de campagne.
En conclusion
Le sondage semble être le pire indicateur possible de l'évolution d'une campagne politique. Les biais de conformité, ainsi les actions démagogiques des candidats qui peuvent survenir de la consultation des sondages, faussent ainsi le débat démocratique de l'élection et, in fine, son résultat. L'élection de Jacques Chirac en 2002, avec une large majorité, témoigne des conséquences que peuvent avoir les biais de l'opinion. Il aurait pourtant semblé logique que la plupart des électeurs de gauche, qui ne pouvaient pas davantage se reconnaître en Chirac qu'en Le Pen, s'abstiennent de faire un choix au second tour (encore que la crainte du racisme de Le Pen ait pu être une incitation suffisante pour une part de cette gauche à voter pour Chirac).
Les sondages sont de trop loin la source de biais dans un débat démocratique et il semble inévitable, pour renouer avec la démocratie en France, d'interdire le recours à ces instruments qui manipulent le débat national plutôt qu'ils ne l'enrichissent.
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